L'écoute du regard
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Victor Segalen

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Le 12 juin 1909, Victor Segalen, né à Brest le 14 janvier 1878 : poète, romancier, ethnologue, archéologue, voyageur et médecin de marine, arriva à Pékin pour préparer l’expédition qui allait le jeter pendant un an, en compagnie de Gilbert de Voisins, sur les grands chemins de la Chine centrale. Victor Segalen arrive à Pékin en juin 1909, le 9 août 1909, ils prirent le train pour la première étape de leur périple : Pao-ting fou, aujourd’hui Baoding, dans la province du Hebei. Au cours de cette expédition, Victor Segalen allait pouvoir à loisir méditer sur « les livres de pierre » et rapporter le projet de plusieurs ouvrages inspirés de la bibliophilie chinoise. Très imprégné par la culture et l’âme spirituelle de la Chine il s’inspira des monuments et Stèles croisées le long des chemins pour éditer ses ouvrages. les pierres écrites chinoises dont la fonction était à l’origine sacrificielle et funéraire. Il ne fallait pas attendre de Segalen les descriptions pittoresques qui firent le succès de Pierre Loti et de tant d’autres à cette époque. Ni traductions, ni adaptations des inscriptions gravées sur les stèles chinoises, ces poèmes expriment en réalité l’univers intérieur, secret de Segalen, tout un monde spirituel : de sensations et de visions qui lui est personnel. Plus subtil dans son désir de s’approprier « l’âme chinoise », il composa d’étranges livres qui empruntaient à la Chine le caractère solennel de sa littérature et la forme extérieure de ses publications.

Il étudie de 1897 à 1902 à l’École Principale du Service de Santé de la Marine  ( L’École a fermé le 1er juillet 2011. Au total, 9 150 élèves y ont été formés depuis 1890, dont 600 pharmaciens de 1890 à 1984 et 3 dentistes de 2002 à 2009. Sa mission a été reprise par l’École de santé des armées).

Après une première dépression nerveuse à cause d’une liaison amoureuse contrariée en 1899, il s’intéresse aux maladies nerveuses et mentales, et découvre Friedrich Nietzsche. Cette même année, lors de ses vacances en Bretagne, il écrit pendant l’été son premier récit : A Dreuz an Arvor . Il soutient sa thèse de médecine le dont le titre universitaire est « L´observation médicale chez les écrivains naturalistes » qui traite des névroses dans la littérature contemporaine. Elle est publiée par un éditeur bordelais, Y. Cadoret, qui édite la version universitaire mais aussi une version à faible tirage ayant pour titre Cliniciens ès lettres. De février à septembre 1902, il effectue un stage au Centre d’instruction naval de Saint-Mandrier près de Toulon et son affectation en Polynésie sort dans le Journal Officiel le 20 septembre. Le , il embarque sur le paquebot Mariposa pour rejoindre Tahiti.

Polynésie

Village breton sous la neige par Paul Gauguin, tableau rapporté par Segalen à son retour des Marquises.

A son arrivée, le , il est affecté en tant que médecin de la marine de deuxième classe sur l’aviso La Durance. Comme il n’aime pas la mer pour naviguer, il profite des escales pour découvrir de nouveaux paysages et d’autres cultures et civilisations. À la suite d’un cyclone, il participe à deux expéditions de secours dans l’archipel des Tuamotou. Lors d’une mission de La Durance à Atuona (Ile Hiva-Oa) aux îles Marquises qui devait ramener à Tahiti les bagages de Paul Gauguin décédé trois mois auparavant et inhumé au cimetière du Calvaire, il a l’occasion d’acheter aux enchères le 3 septembre des bois sculptés, la palette du peintre et ses derniers croquis qui seraient, sans lui, partis au rebut, à l’image du tableau intitulé « Village breton sous la neige » qu’il rapporte en France. Il dira plus tard « Je n’aurais pas pu comprendre cette terre sans être confronté aux croquis de Gauguin ». Il confie ce tableau au peintre George-Daniel de Monfreid, ami de Gauguin, pour terminer les coins laissés inachevés.

En 1904, il passe un court séjour à Nouméa, où il travaille beaucoup aux Immémoriaux qui raconte l’agonie de la civilisation maorie décimée par la présence européenne, roman qui sera publié en 1907 sous le pseudonyme de Max-Anély.

Chine

Carte des deux expéditions archéologiques de 1909 et 1914 en Chine.

Première expédition

En tant qu’officier de marine, il peut prétendre à se présenter comme interprète de la marine et être affecté en Chine pour deux ans afin d’y apprendre la langue et la culture, comme certains de ses camarades de l’école navale. En mai 1908, il suit les cours de chinois à l’école des langues orientales à Paris et au Collège de France sous la houlette du professeur Édouard Chavannes. Puis sur les conseils du sinologue Arnold Vissière, il continue son cursus à Brest auprès d’un chinois de Hankou. Il devient médecin de 1re classe le . L’année suivante, il est reçu à son examen vers la mi-mars et obtient son détachement en Chine. Il embarque à Marseille le , rejoint Pékin par le train en mai et entreprend en août une expédition de dix mois en Chine centrale en compagnie de l’écrivain Gilbert de Voisins. Après le mois de février au Japon, il retourne à Pékin où il s’installera en mars 1910 avec sa femme et son fils Yvon.

En 1911, il participe à l’organisation de la quarantaine du grand port de Shanhaiguan à une douzaine d’heures de Pékin pour combattre la peste venant de Mandchourie[19]. Il est le secondant de Joseph Chabaneix, avec qui il se lie d’amitié, car Joseph est le frère de Paul, autre médecin ayant fait sa thèse intitulée « Essai sur le subconscient dans les œuvres de l’esprit » (1897) et citée par Segalen dans sa thèse de 1902.

Après sa nomination en mai au poste de médecin-major de deuxième classe à l’Imperial Medical College de Tianjin, il enseigne la physiologie. En 1912, pour donner plus d’intensité à un texte en prose, il consomme de l’opium dans des fumeries afin de rédiger son poème Odes. Le 6 août, sa fille Annie (décédée le , à l’âge de 87 ans), diminutif de son premier nom d’auteur, voit le jour à Tientsin. La même année, la première édition de Stèles, recueil de 48 poèmes inspirés par sa première expédition, a lieu à Pékin.

 

Seconde expédition

L’écrivain se rend à Paris en juillet 1913 , sa femme Yvonne enceinte restant à Tientsin, pour préparer une mission archéologique officielle avec Gilbert de Voisins]. Il en repart le avec Gilbert et Suzanne Hébert en passant par Moscou pour prendre le transsibérien. Ce sera l’expédition « Segalen-Lartigue-de Voisins », consacrée aux monuments funéraires de la dynastie des Han qui doit parcourir la Chine suivant une grande diagonale du Nord-Est au Sud-Ouest soit 6000 km. Son troisième enfant, Ronan Segalen, nait le à T’ien-Tsin (décédé en 2006).

Il découvre le la statue la plus ancienne de la statuaire chinoise (un cheval dominant un barbare). Cette étude sur la sculpture chinoise ne sera publiée qu’en 1972 (Grande Statuaire chinoise).

Première guerre mondiale

Victor Segalen rendant visite à Gilbert de Voisins, hospitalisé et réformé à Belfort en 1916.

Le ministère lui propose une autre mission en Chine pour recruter des travailleurs destinés à remplacer les ouvriers combattants sur le front. Il arrive en Chine le où il reste 15 mois. Il examine jusqu’à deux cents travailleurs chinois par jour tout en poursuivant ses recherches archéologiques. Segalen profite d’un congé sur place pour étudier et prendre en photo les sépultures de la région de Nankin et comble ainsi une lacune de six siècles entre le style de Han et celui des Tang. Il y croise Saint-John Perse.

Il rentre en France en mars 1918 et reprend son poste à l’hôpital militaire maritime de Brest où il travaille au poème Tibet. De mai à juillet 1918, il suit un stage de spécialiste en dermatologie et vénérologie à l’hôpital du Val-de-Grâce. Mobilisé à l’hôpital maritime de Brest comme chef du service de dermatologie et de vénérologie afin de lutter contre l’épidémie de grippe espagnole, il se surmène, devient dépressif et est hospitalisé à Brest. Dès l’armistice, le , il entame des démarches pour son projet d’Institut de sinologie à Pékin mais son état de santé de dégrade avec des crises de dépression qui n’étaient pas sans rapport avec son utilisation de l’opium.

Fin de vie

En janvier 1919, il tombe gravement malade et est hospitalisé temporairement pour une « neurasthénie aiguë » dans le service de psychiatrie de l’hôpital maritime de Brest, puis à celui du Val-de-Grâce. On lui accorde un congé de convalescence de deux mois qu’il passe avec Yvonne en Algérie jusqu’au 1er avril chez Charles de Polignac (l’explorateur du Haut Yangzi, grand fleuve chinois). Il rentre épuisé, luttant en vain contre un état dépressif. Il rejoint Huelgoat pour sa convalescence. Le matin du mercredi quittant l’hôtel d’Angleterre, il part en forêt pour une promenade. Son corps inanimé est découvert quarante-huit heures plus tard par Hélène Hilpert, une amie d’enfance, et Yvonne, sa femme qui connaissait l’endroit où il avait l’habitude de se réfugier, un exemplaire de Hamlet à portée de main et son manteau plié. Une blessure au talon et un garrot suggèrent que Segalen s’est entaillé le pied sur une tige taillée en biseau et qu’il serait mort après être tombé en syncope. On découvre qu’il s’est fait un garrot à la cheville pour arrêter l’hémorragie mais ne l’aurait-il pas fait pour masquer son suicide ?. Une stèle à son nom se trouve au niveau du gouffre à Huelgoat. Yvonne qui voulait des obsèques rapides, demande au médecin de retarder la date de la mort de Victor de deux jours correspondant à la date de découverte du corps pour éviter une autopsie. C’est donc le 23 mai 1919 à cinq heures du soir qu’est décédé Victor Segalen, ce qui noté sur sa fiche militaire. Les obsèques ont lieu le samedi 24 mai à l’église de Huelgoat et il est inhumé au cimetière de la commune.

Hommages et postérité

Après coup, en 1934, l’État français a inscrit son nom sur les murs du Panthéon en tant qu’« écrivain mort pour la France pendant la guerre de 1914-1918 ».

Sa correspondance, qui regroupe plus de 1500 lettres, a été publiée dans son intégralité aux éditions Fayard en 2004.

Le nom de Victor Segalen a été adopté :

 

Quelques Dates

– 1878: naissance de Victor Segalen le 14 janvier à Brest.

– 1893: Segalen échoue au baccalauréat.
– 1894: entrée en classe de philosophie au lycée de Brest (Segalen y obtient le prix d’excellence).
– 1895: inscription à la faculté des sciences de Rennes.
– 1896: Segalen est admis à l’école de médecine navale de Brest. Il partage son temps libre entre musique et bicyclette.
– 1898-1902: école de santé navale de Bordeaux. La discipline militaire y règne: peu d’évasion, sauf la musique.
– 1899: rencontre avec Huysmans (A Rebours, La cathédrale…).
– 1900: première dépression nerveuse. Segalen s’intéresse aux maladies nerveuses et mentales, et découvre Nietzche.
– 1901: le futur écrivain fait la connaissance de Jean-Pol Roux, avec qui il se lie d’amitié, et de Rémy de Gourmont.
– 1902: Segalen soutient sa thèse de médecine sous le titre L’observation médicale chez les écrivains naturalistes. Nommé médecin de 2ème classe, il s’embarque au Havre pour Tahiti via New York et San Francisco.
– 1903: Segalen arrive à Tahiti, où il apprend la mort de Gauguin, survenue aux iles Marquises le 8 mai.
– 1904: séjour à Nouméa, où il travaille beaucoup aux Immémoriaux.
– 1905: escale à Djibouti, où Segalen interroge les témoins du passage de Rimbaud. De retour en France, il épouse la fille d’un médecin brestois, Yvonne Hebert.
– 1906: naissance de son fils Yvon Segalen. En avril, il rencontre Debussy pour lui soumettre son idée de drame, Siddharta.
– 1907: publication des Immémoriaux.
– 1908: début de l’étude du chinois.
– 1909: reçu à l’examen d’élève interprète, Segalen obtient un détachement en Chine, où il restera cinq ans.
– 1910: installation à Pékin de la famille Segalen. Fasciné par le personnage de l’Empereur et le mythe du ciel, l’écrivain tient un journal où il note les révélations de Maurice Roy, un Français de 19 ans qui s’exprime dans un pékinois parfait et se prévaut de hautes relations au Palais. Ce journal sera la matière première de René Leys.
– 1912: début d’Odes, dont l’idée lui est venue au cours d’une fumerie d’opium. Naissance de sa fille, Annie Segalen, en aout.
– 1913: publication de Stèles. Segalen a veillé personnellement à l’édition à la chinoise, tirée à 81 exemplaires, « chiffre qui correspond au nombre sacré (9×9) des dalles de la troisième terrasse du Temple du Ciel à Pékin » et dont aucun volume ne fut « commis à la vente ».
L’écrivain se rend à Paris et en repart le 17 octobre, chargé d’une mission archéologique officielle. Ce sera l’expédition Segalen-Lartigue-de Voisins, qui doit parcourir la Chine suivant une grande diagonale du Nord-Est au Sud-Ouest.
Naissance de son troisième enfant, Ronan Segalen.

– 1914: départ depuis Pékin de l’expédition, qui poursuit un double but: archéologique et géographique (relevé topographique des régions mal connues). Segalen, qui est le chef et l’ame de l’équipe, découvre le 6 mars la statue la plus ancienne de la statuaire chinoise (un cheval dominant un barbare).
Le 11 aout, la mission est interrompue par l’annonce de la guerre. L’écrivain revient en France, et demande en vain à etre affecté au front (il est nommé à l’hopital maritime de Brest).
– 1915: début d’une correspondance avec Claudel, autour des problèmes religieux.
A sa demande, Segalen se retrouve sur la ligne de front, à Dunkerque. Malade, il devra retourner à l’arrière.
– 1916: publication de Peintures.
– 1917: de retour en Chine pour recruter des travailleurs, Segalen profite d’un congé sur place pour étudier les sépultures de la région de Nankin et comble ainsi une lacune de six siècles entre le style de Han et celui des Tang.
– 1918: revenu en France, il travaille au poème Tibet.
– 1919: Segalen tombe gravement malade. Il écrit: Je n’ai aucune maladie connue, reçue, décelable. Et cependant « tout se passe comme si » j’étais gravement atteint. Je ne me pèse plus. Je ne m’occupe plus de remèdes. Je constate simplement que la vie s’éloigne de moi ».

Le 23 mai, on découvre son corps gisant au pied d’un arbre, un exemplaire d’Hamlet à ses cotés. Segalen avait à la jambe une blessure profonde, probablement causée par une tige de bois coupée à ras du sol, et un garrot de fortune.

Ailleurs :
Les Stèles sur ce très beau site.

Une bibliographie assez complète sur l’oeuvre de Segalen et les textes critiques auxquels elle a donné lieu est disponible sur un serveur de l’université Paris III

Sur Rimbaud, que Segalen a poursuivi, cette curieuse promenade : Sillages.

Pour commencer :
Equipée est en poche dans la collection ‘L’imaginaire’ (Gallimard)

‘Les immémoriaux’, ressortis des cartons par Jean Malaurie aux débuts de la collection ‘Terre Humaine’, sont maintenant disponibles en poche (Plon/Terre Humaine/Presses Pocket).

Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Victor Segalen de Wikipédia en français (auteurs)