L'écoute du regard
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Stèles

Stèles est un recueil de poèmes à thème chinois publié par Victor Segalen en 1912.Ce livre fut rédigé durant le voyage en Chine de Segalen. La première publication date de 1912 aux Presses du Pei-t’ang, Pékin avec une présentation à la chinoise, soit 81 exemplaires (le nombre de dalles de la troisième terrasse du Temple du Ciel à Pékin), hors commerce (Victor Segalen ne voulait pas commettre ce livre à la vente sur papier de Corée et environ 200 exemplaires sur vélin parcheminé). En 1914, une édition augmentée de 16 nouveaux poèmes est imprimée. Cette édition fut republiée en 1922 chez Georges Crès à Paris.


STÈLES

PRÉFACE

   Elles sont des monuments restreints à une table de pierre, haut dressée, portant une inscription. Elles incrustent dans le ciel de Chine leurs fronts plats. On les heurte à l’improviste : aux bords des routes, dans les cours des temples, devant les tombeaux. Marquant un fait, une volonté, une présence, elles forcent l’arrêt debout, face à leurs faces. Dans le vacillement délabré de l’Empire, elles seules impliquent la stabilité.
   Épigraphe et pierre taillée, voilà toute la stèle, corps et âme, être au complet. Ce qui soutient et ce qui surmonte n’est que pur ornement et parfois oripeau.
   Le socle se réduit à un plateau ou à une pyramide trapue. Le plus souvent c’est une tortue géante, cou tendu, menton méchant, pattes arquées recueillies sous le poids. Et l’animal est vraiment emblématique ; son geste ferme et son port élogieux. On admire sa longévité : allant sans hâte, il mène son existence par-delà mille années. N’omettons point ce pouvoir qu’il a de prédire par son écaille, dont la voûte, image de la carapace du firmament, en reproduit toutes les mutations : frottée d’encre et séchée au feu, on y discerne, clairs comme au ciel du jour, les paysages sereins ou orageux des ciels à venir.
   Le socle pyramidal est aussi noble. Il représente la superposition magnifique des éléments : flots griffus, à la base ; puis rangées de monts lancéolés ; puis le lieu des nuages, et sur tout, l’espace où le dragon brille, la demeure des Sages Souverains. — C’est de là que la Stèle se hausse.
   Quant au faîte, il est composé d’une double torsade de monstres tressant leurs efforts, bombant leurs enchevêtrements au front impassible de la table. Ils laissent un cartouche où s’inscrit la dévolution. Et parfois dans les Stèles classiques, sous les ventres écailleux, au milieu du fourmillement des pattes, des tronçons de queues, des griffes et des épines : un trou rond, aux bords émoussés, qui transperce la pierre et par où l’oeil azuré du ciel lointain vient viser l’arrivant.

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Sous les Han, voici deux mille années, pour inhumer un cercueil, on dressait à chaque bout de la fosse de larges pièces de bois. Percées en plein milieu d’un trou rond, aux bords émoussés, elles supportaient les pivots du treuil d’où pendait le mort dans sa lourde caisse peinte. Si le mort était pauvre et l’apparat léger, deux cordes glissant dans l’ouverture faisaient simplement le travail. Pour le cercueil de l’Empereur ou d’un prince, le poids et les convenances exigeaient un treuil double et par conséquent quatre appuis.

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Mille années avant les Han, sous les Tcheou, maîtres des Rites, on usait déjà du mot  » Stèles «  mais pour un attribut différent, et celui-là sans doute original. Il signifiait un poteau de pierre, de forme quelconque mais oubliée. Ce poteau se levait dans la grand’salle des temples, ou en plein air sur un parvis important. Sa fonction :
 » Au jour du sacrifice, dit le Mémorial des Rites, le Prince traîne la victime. Quand le cortège a franchi la porte, le Prince attache la victime à la Stèle.  » (Afin qu’elle attende paisiblement le coup.)
   C’était donc un arrêt, le premier dans la cérémonie. Toute la foule en marche venait buter là. Tout les pas encore s’arrêtent aujourd’hui devant la Stèle seule immobile du cortège incessant que mènent les palais aux toits nomades.
   Le Commentaire ajoute :  » Chaque temple avait sa stèle. Au moyen de l’ombre qu’elle jetait, on mesurait le moment du soleil.  »
   Il en est toujours de même. Aucune des fonctions ancestrales n’est perdue : comme l’oeil de la stèle de bois, la stèle de pierre garde l’usage du poteau sacrificatoire et mesure encore un moment ; mais non plus un moment de soleil du jour projetant son doigt d’ombre. La lumière qui le marque ne tombe point du Cruel Satellite et ne tourne pas avec lui. C’est un jour de connaissance au fond de soi : l’astre est intime et l’instant perpétuel.

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 Le style doit être ceci qu’on ne peut pas dire un langage car ceci n’a point d’échos parmi les autres langages et ne saurait pas servir aux échanges quotidiens : le Wên. Jeu symbolique dont chacun des éléments, capable d’être tout, n’emprunte sa fonction qu’au lieu présent qu’il occupe ; sa valeur à ce fait qu’il est ici et non point là. Enchaînés par des lois claires comme la pensée ancienne et simples comme les nombres musicaux, les Caractères pendent les uns aux autres, s’agrippent et s’engrènent à un réseau irréversible, réfractaire même à celui qui l’a tissé. Sitôt incrustés dans la table, — qu’ils pénètrent d’intelligence, — les voici, dépouillant les formes de la mouvante intelligence humaine, devenus pensée de la pierre dont ils prennent le grain. De là cette composition dure, cette densité, cet équilibre interne et ces angles, qualités nécessaires comme les espèces géométriques au cristal. De là ce défi à qui leur fera dire ce qu’ils gardent. Ils dédaignent d’être lus. Ils ne réclament point la voix ou la musique. Ils méprisent les tons changeants et les syllabes qui les affublent au hasard des provinces. Ils n’expriment pas ; ils signifient ; ils sont.

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Leur graphie ne peut qu’être belle. Si près des formes originales, (un homme sous le toit du ciel, — une flèche lancée contre le ciel, — le cheval, la crinière au vent, crispé sur ses pattes, — les trois pics d’un mont ; le coeur, et ses oreillettes, et l’aorte), les Caractères n’acceptent ni l’ignorance ni la maladresse. Pourtant, visions des êtres à travers l’œil humain, coulant par les muscles, les doigts, et tous ces nerveux instruments humains, ils en reçoivent un déformé par où pénètre l’art dans leur science. — Aujourd’hui corrects, sans plus, ils étaient pleins de distinction à l’époque des Yong-tcheng ; étirés en long sous les Thang, larges et robustes sous les Han ; ils remontaient combien plus haut, jusqu’aux symboles nus courbés à la courbe des choses. Mais c’est aux Han que s’arrête l’ascendance de la Stèle.
   Car la table aveugle des caractères a l’inexistence ou l’horreur d’un visage sans traits. Ni ces tambours gravés ni ces poteaux informes ne sont dignes du nom de Stèle ; moins encore l’inscription de fortune qui, privée de socles et d’espace et d’air quadrangulaire à l’entour, n’est plus qu’un jeu de promeneur fixant une historiette : bataille gagnée, maîtresse livrée, et toute la littérature.

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La direction n’est pas indécise. Face au midi si la Stèle porte les décrets ; l’hommage du Souverain à un Sage ; l’éloge d’une doctrine ; un hymne de règne ; une confession de l’Empereur à son peuple ; tout ce que le Fils du Ciel siégeant face au midi a vertu de promulguer.
   Par déférence, on plantera droit au nord, pôle du noir vertueux, les Stèles amicales. On orientera les amoureuses, afin que l’aube enjolive leurs plus doux traits et adoucisse les méchants. On lèvera vers l’ouest

ensanglanté, palais du rouge, les guerrières et les héroïques. D’autres, Stèles du bord du chemin, suivront le geste indifférent de la route. Les unes et les autres s’offrent sans réserve aux passants, aux muletiers, aux conducteurs de chars, aux eunuques, aux détrousseurs, aux moines mendiants, aux gens de poussière, aux marchands. Elles tournent vers ceux-là leurs faces illuminées de signes ; et ceux-là, pliés sous la charge ou affamés de riz et de piment, passent en les comptant parmi les bornes. Ainsi, accessibles à tous, elles réservent le meilleur à quelques-uns.
   Certaines, qui ne regardent ni le sud ni le nord, ni l’est ni l’occident, ni aucun des points interlopes, désignent le lieu par excellence, le milieu. Comme les dalles renversées ou les voûtes gravées dans la face invisible, elles proposent leurs signes à la terre qu’elles pressent d’un sceau. Ce sont les décrets d’un autre empire, et singulier. On les subit ou on les récuse, sans commentaires ni gloses inutiles, — d’ailleurs sans confronter jamais le texte véritable : seulement les empreintes qu’on lui dérobe.

Victor SEGALEN.

Extraits :

Conseils au bon voyageur
Ville au bout de la route et route prolongeant la ville :
ne choisis donc pas l’une ou l’autre, mais l’une et
l’autre bien alternées.
Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient
que la  plaine ronde libère. Aime à sauter roches et
marches ; mais caresse les dalles où le pied pose
bien à plat.
Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne
revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul,
déverse-toi parfois jusqu’à la foule.
Garde bien d’élire un asile. Ne crois pas à la vertu
d’une vertu durable : romps-la de quelque forte
épice qui brûle et morde et donne un goût même à
la fadeur.
Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable,
sans mérites ni peines, tu parviendras, non point,
ami, au marais des joies immortelles,
Mais aux remous pleins d’ivresses du grand fleuve
Diversité.

 

Des lointains
Des lointains, des si lointains j’accours, ami, vers toi, le plus cher. Mes pas ont dépecé l’horrible espace entre nous.
De longtemps nos pensers n’habitaient plus le même instant du monde : les voici à nouveau sous les mêmes influx, pénétrés des mêmes rayons.
Tu ne réponds pas. Tu observes. Qu’ai-je déjà commis d’inop- portun ? Sommes-nous bien réunis : est-ce bien toi, le plus cher ?
Nos yeux se sont manqués. Nos gestes n’ont plus de symétrie. Nous nous épions à la dérobée comme des inconnus ou des chiens qui vont mordre.
Quelque chose nous sépare. Notre vieille amitié se tient entre nous comme un mort étranglé par nous. Nous la portons d’un commun fardeau, lourde et froide.
Ha ! Hardiment retuons-la ! Et pour les heures naissantes, prudemment composons une vivace et nouvelle amitié.
Le voulez-vous, Ô mon nouvel ami, frère de mon âme future ?

 

Sur un hôte douteux
Ses disciples chantent :
Il revient le Sauveur des hommes : Il vêt un autre habit de chair. L’étoile, tombée du plus haut ciel a fécondé la Vierge choisie. & il va renaître parmi nous.
Temps bénis où la douleur recule ! Temps de gloire où la Roue de la Loi courant sur l’Empire conquis va traîner tous les êtres hors du monde illusoire.
L’Empereur dit : qu’il revienne, & je le recevrai, & je l’accueillerai comme un hôte.
Comme un hôte petit, qu’on gratifie d’une petite audience, — pour la coutume, — & d’un repas & d’un habit & d’une perruque afin d’orner sa tête rase.