L'écoute du regard
01 77 16 34 46

Odes

Victor Segalen trouvera l’inspiration pour écrire Odes lors de la consommation d’opium

Présentation
Ce sont des chants. Non point affichés sur des pierres ; – et la peinture même est trop lourde pour les illustrer. Ce sont des élans temporaires et périssables. Des gonflements impétueux qui d’abord, suffisant, ne s’expriment point. Le cour est ému et bat. La parole n’ose interrompre… et soudain, les mots d’eux-mêmes surgissent. C’est la Poésie. Un esprit juste s’y tient parfois, honorant le rythme sans excès. – Mais, que le vertige gagne, que l’ivresse s’aggrave, que la palpitation étouffe les pudeurs, – et, ni battements, ni tablatures, ni mètres officiels, ne contiennent l’indicible qui exige alors d’être dit : l’Ode naît. Mais, à peine. Elle est disparue, laissant un vide, une chute, une dérobée ; laissant dessous elle le cinglement d’un coup, – ce sillage épuisant. Il y a eu la montée et l’éclat, – le Mot. – Et puis soudain le silence, la torpeur, la nuit sans nouvel espoir, sans sommeil. Rien ne retient et ne fixe. Rien d’un accomplissement. L’Ode, qui fut ; s’est enfuie ; n’est plus. Son retour : il ne faut pas le susciter trop vite.

 

ODES

Prière au ciel sur l’esplanade nue

I      DOUTE

Chang-Ti ! si pourtant cela était que tu fusses,
Haut Ciel Souverain, Seigneur Ciel au temple clair, –
Qu’on dit étreignant le bol renversé de l’air
De ta majesté d’azur de jade et de fer !

Véritablement, si tu tiens ce qu’on proclame :
Étant, voyant tout et partout, et jusque sur
Le toit du Grand Vide, encerclant comme d’un mur
L’Éthcr spirale profondément dur et pur. —

Quel dépouillement ! Quel prosternement du haut
De l’orbe où mon front règne au séjour de tes sages,
Sur la triple dalle arrondie à ton image ;
Quelle humilité rabaisserait mon visage ;

Quelle nudité me relèverait vers toi.
Quelle exoraison gronderait, pleine de foudre.
Du bas de ces lieux où. tournant parmi la poudre
Je suis le pivot de la meule qui va moudre.

 

II     RÉSOLUTION

Il le faut ainsi ô Sans-être, que tu sois.
Ne détrompe pas. Ne te résous pas en boue.
Ne disparais point. Ne transparais point. Ne joue
Ni confonds jamais le seul à toi qui se voue.

Sans doute et sans fin, évoquant ta certitude,
Feignant de savoir, je frappe trois fois sur trois.
Je ris de respect. Criant ma fièvre aux abois
Je sonne bien fort l’espoir et les désarrois.

Sans peur, nu de cœur, noyé de lumière et d’eau
Je lève à deux mains mon appel et mes caresses :
Manifestement il faut que lu m’apparaisses :
Ton Ciel n’est pas vain, ni tes clartés menteresses.

Vois : je t’attendris : je me tiens seul à la ronde.
Portant mon élan, t’appelant du bout du monde,
Jetant tout mon poids dans l’inversé que je sonde
Comme le plongeur d’un pôle vertigineux.

 

III     CONTEMPLATION

Tu es, tout d’un coup : voici tout ce que tu es :
Ton essence vraie et ta multiple hypostase :
Tes noms ; tes tributs ; l’orbe que ton orbe écrase :
Contemplation qui se résout en extase :

Tu es lourd de science et plus léger que fumée.
Pénétrant et fin comme esprit et les échos.
Tu es riche d’ans : ô Premier né du Chaos.
Tu sais discerner l’imbécile et le héros.

Glacial. Confortant. Divine. Divinateur.
Un. Exorbitant. Contemplé. Contemplateur.
En qui tout s’anime. En qui tout revient et meurt.
Entendu. Nombreux. Parfum, musique et couleur.

Double. Dôme et Dieu. Temple formé de ta voûte.
Triple, Centuplé du lieu des Dix-mille routes.
Père soucieux de tous les êtres qu’envoûte
Ton globe parfait profondément dur et beau.

 

IV     ATTISEMENT

Si beau, si parfait à l’opposé de l’humain
Que je suis encor, — que nulle de mes paroles
N’atteindra jamais la neuvième des Coupoles
Ni l’espace bas où les lourds génies s’envolent.

Plus haut. Piétinons l’esplanade ordonnancée !
Portons haut le Nombre et les justes tourbillons.
Être ignons le cercle : happons l’azur : assaillons
Plus haut ? sans espoir : il n’y a pas de rayons !

Pour aide voici : les neufs brasiers nous affleurent :
Voici les trois monts et le renouveau des heures :
Recommencement : forte vie intérieure…
Comme eux flamboyons ! dévorons les chairs et sangs !

II faut s’attiser ; grésiller ; brûler au rouge ;
Pénétrer son cœur du pie de profondes gouges :
Les feux verticaux à travers quoi le Ciel bouge
Portent au niveau de l’horizon plein des vents.

 

V     EXTASE

Suis-je ici vraiment ? Suis-je parvenu si haut ?
Paix grande cl naïve et splendeur avant-dernière.
Touchant au chaos où le Ciel qui plus n’espère
Se referme et bat comme une ronde paupière.

Comme le noyé affleurant l’autre surface
Mon front nouveau-né vogue sur les horizons.
Je pénètre et vois. Je participe aux raisons.
Je tiens l’empyrée, et j’ai le Ciel pour maisons.

Je jouis à plein bord. De tous mes esprits.
J’irrite Mes sens élargis au delà des sens, plus vite
Que l’esprit, que l’air. Je me répands sans limites,
J’étends les deux bras : je touche aux deux bouts du Temps.