L'écoute du regard
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Collection coréenne


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Le récit illustré de 120 photographies d’une réédition mouvementée dans une Chine d’un autre siècle.

Stèles, Odes et Connaissance de l’Est, livres importants de la littérature contemporaine, publiés à un tirage confidentiel en 1914 à Pékin, n’avaient pas été réédités dans leur format d’origine depuis cette époque.
En 1994, Frédéric Chatelain et Jean-Pierre Julien, entreprirent ce travail et se lancèrent dans ce qui allait devenir une funambulesque aventure.
En 1994, Frédéric Chatelain et Jean-Pierre Julien, entreprirent ce travail et se lancèrent dans ce qui allait devenir une funambulesque aventure.
Après de nombreuses recherches, ils quittèrent le train à Baoding, comme autrefois V. Segalen et Gilbert de Voisins. Là, le directeur d’une petite unité de travail qui dépendait de l’armée de l’air chinoise accepta d’imprimer leurs ouvrages. Une ouvrière qui travaillait avant la révolution se chargea de montrer, à l’atelier de brochage, les gestes disparus qu’il fallait retrouver pour mener à bien cette réédition. De la préparation du projet à la finalisation des ouvrages tout partit ou partirait en vrille. Une odysée inédite libre de toute logique. Collection Coréenne, tel un journal de bord, retrace la réédition, à Paris, Pékin et Baoding, de la mythique collection de Victor Segalen.

 

La collection Coréenne des éditions Crès

Le 12 juin 1909, Victor Segalen, né à Brest le 14 janvier 1878 : poète, romancier, ethnologue, archéologue, voyageur et médecin de marine, arriva à Pékin pour préparer l’expédition qui allait le jeter pendant un an, en compagnie de Gilbert de Voisins, sur les grands chemins de la Chine centrale. Le 9 août 1909, ils prirent le train pour la première étape de leur périple : Pao-ting fou, aujourd’hui Baoding, dans la province du Hebei. Au cours de cette expédition, Victor Segalen allait pouvoir à loisir méditer sur “les livres de pierre” et rapporter le projet de plusieurs ouvrages inspirés de la bibliophilie chinoise. Très imprégné par la culture et l’âme spirituelle de la Chine il s’inspira des monuments et Stèles croisées le long des chemins pour éditer ses ouvrages. Il ne fallait pas attendre de Segalen les descriptions pittoresques qui firent le succès de Pierre Loti et de tant d’autres à cette époque.
Plus subtil dans son désir de s’approprier “l’âme chinoise”, il composa d’étranges livres qui empruntaient à la Chine le caractère solennel de sa littérature et la forme extérieure de ses publications. Prenant modèle sur les albums de relevés de stèles que composaient les moines bouddhistes, il confia en 1913, aux presses du Pei’tang, imprimerie de la congrégation lazariste alors installée au nord de Pékin, le soin de publier, à ses frais, un recueil de poésies : Stèles, comportant 48 poèmes. Un livre imprimé à 81 exemplaires, un chiffre soigneusement médité puisqu’il correspond au nombre sacré (9×9) des dalles de la troisième terrasse au Temple du Ciel à Pékin.
Ce livre, qui n’était pas, selon l’auteur, “commis à la vente”, mais destiné à être envoyé à ses amis d’Occident. Le format du livre, enfin, est la réduction homothétique de la fameuse stèle nestorienne de Si-ngan-fou, aujourd’hui Xian, gravée en 781 , qui relate l’installation, les rites et la vie religieuse des nestoriens dans la capitale des Tang. Sur chaque page est tracé un rectangle simulant la table de pierre portant l’inscription. Le texte, inscrit de haut en bas, suspendu à son titre et à son épigraphe chinoise complète le parallèle entre le poème et l’inscription stélaire.
La personnalité de Victor Segalen, et sa sensibilité artistique, à la pointe de la vie culturelle de son époque, excluent de voir dans l’objet qu’est Stèles une concession à l’exotisme, sa littérature en est l’exact opposé, mais plutôt le signe d’une démarche apparentée aux recherches mallarméennes sur le déploiement du texte poétique, comme l’ont montré les travaux critiques les plus récents. Claudel, Debussy, Monfreid, Gide, et Gourmont figuraient sur la liste des bénéficiaires de la première édition.
– «Ce sont des monuments restreints à une table dressée, portant une inscription. Elles incrustent dans le ciel de Chine leurs fronts plats.»
Ainsi commence l’esquisse de préface de Stèles que Victor Segalen envoie à son ami Auguste Gilbert de Voisins, rencontré en 1905.
Lorsque Georges Crès (Georges Crès et Cie, éditeur Boulevard Saint-Germain 116 à Paris), enthousiasmé par le volume de Stèles que Segalen lui présenta au cours de son séjour en France en 1913, proposa au poète de diriger une collection. dite Coréenne, conçue selon la bibliophilie chinoise. Segalen saisit l’occasion. De retour en Chine, il y travailla activement, et ainsi parurent successivement :

Stèles en 1914, une deuxième édition tirée à 640 exemplaires, comportant 64 poèmes, chiffre correspondant au nombre d’hexagrammes du Yi King, Le Livre des mutations;
Connaissance de l’Est, que Claudel considérera comme l’édition canonique de son œuvre, et enfin;
Histoire d’Aladdin et de la Lampe magique, extraite des Mille et Une Nuits dans la traduction de Mardrus.
La Grande Guerre qui éclata tandis que Victor Segalen était encore en mission en Chine ne permit pas à la collection coréenne de dépasser l’édition de ces trois ouvrages. Les hostilités éloignèrent Victor Segalen de la Chine, il mourut en France le 21 mai 1919 à Huelgoat, un exemplaire de Hamlet à portée de main.